Il les préférait vaillants et doués, car il souhaitait toujours et obstinément défaire la meilleure cavalerie des meilleures armées. Il aimait nous mettre en danger.
Moi, j'obéissais, certain de sa force et confiant en sa lame bien trempée...
La Gloire appelle les hommes par leurs faits d'armes, jamais par leurs déroutes...
J'ai assisté, voyez-vous, à des charges de brigades légères et face au danger, vous n'avez plus du tout l'impression que la peur existe. Dans le feu et le brouhaha de l'action, ce qui importe pour un cheval bien dressé comme moi, c'est, au plus près de l'ennemi, présenter son flanc de sorte à ce que les coups de sabre au clair puissent avoir une efficacité sans pareil.
Ah, j'en ai vu du pays, j'en ai vu des guerres, des batailles, des blessés et des morts. Les pauvres, au lieu de reculer, ils nous résistaient, voilà bien un comportement d'ânes...
Mon maître excellait dans l'art de survivre.
Pensez, quelques égratignures n'eurent jamais raison de son courage, jamais, bien au contraire. Il avait comme moi, l'écume aux coins des lèvres au plus près de l'ennemi, et invoquait bien clairement en toutes circonstances, la Sainte Providence.
Il était honorable et méritant mon maître.
Avec lui, nous avons sillonné l'Europe et de haltes en haltes, dans villes conquises, avons appris à nous connaître, à parfaire notre entente.
Galoper droit face aux canons ennemis, voilà une chose qui vous réveillait sur votre dos, un homme à demi mort de fatigue. Pensez, les bouches de feu recherchaient vainement la bonne hausse, pendant que nous fondions sur eux et sans pitié, les écrasions.
Double brossage et double ration d'avoine après chaque victoire, voilà qui vous motivait jusqu'au pire des canassons. Tout allait bien, nous ne connaissions ensemble que le goût savoureux de la victoire et les victorieux s'en mettaient plein la panse, croyez-le !
J'ai peu à dire sur la fin de mon maître, nous avons été jusqu'à Sébastopol mais là bas, les choses ont tourné vinaigre pour lui.
Il a, ce jour fatidique, parlementé vainement et confusément avec ses pairs et pris de mauvais conseils. Ce jour là, il tempêtait durement contre ses subordonnés et même, chose rare, contre sa hiérarchie.
L'atmosphère était empreinte de soufre et d'une odeur âcre, de celle qu'on rencontre lorsque la mort plane très à côté de vous.
Mon maître et toute sa brigade, n'ont pu faire autre chose que de charger à l'aveuglette. Je dois dire que là, nous étions entrés dans un goulet d'où peu réussirent à en sortir entiers. L'ennemi, ce jour là, a vaincu sa poisse.
J'ai vu tout le monde ou presque, à terre, mort, suppliant, ou agonisant.
C'était le feu dans ce qu'il y a de pire, un feu dévorant hommes et chevaux hennissants... Un holocauste !
Nous avons été miraculeusement quelques-uns à en sortir de cet endroit.
Mes meilleurs amis étant morts ou éclopés, finissaient par être achevés.
Mon maître, ce soir là a douté fortement de sa Foi et puis, dépité, il m'a cédé à un autre officier. Venu me saluer en écurie, il m'a caressé comme pour me remercier, puis, j'ai compris qu'il me disait adieu, qu'il s'en retournerait bien loin de ces poudrières européennes.
J'ai eu de la peine et puis comme cette guerre a pris fin comme toutes les guerres, je suis ici aujourd'hui, à l'abri et en retraite, bien vaillant, discipliné, et foi d'animal, je vous le promets, plus jamais je ne retournerai à la guerre, elle défait les hommes et ceux qui, comme nous les servons mais elle défait surtout les âmes.
J'ai vu partir mon maître, il n'avait plus le feu sacré en lui...
J'ai appris sa mort quelque temps plus tard, bien loin de ces terres européennes où il cherchait tant la gloire.
Pensez ce que vous voulez, mais croyez-moi, rien ne vaut un beau vallon bien tranquille, je vais d'ailleurs y chercher quelques trèfles, bien mérités.
Dites-leur d'ajourner leurs mauvais projets à ceux qui fourbissent les malheurs de demain...
C'est sagesse de cheval que de penser à la liberté, de celle qui ne trouble personne, pour le meilleur des mondes.



