J'ai tout vu ! Ils se sont aimés ici avec beaucoup de passion et d'inspiration. Elle, était Duchesse, lui, je ne sais quoi, mais son allure trahissait la bonne éducation. Il était jeune, distingué et fervent amoureux de la Dame. C'était un voleur d'amour, comme il y en a tant. Il est entré par effraction dans sa vie, elle n'a pas su dire non et encore moins stopper cette idylle dangereuse pour sa position sociale comme pour sa lignée d'ailleurs. Extraordinaire lignée, mais je ne saurais vous en dire plus...
Les secrets d'alcôves sont généralement bien gardés, mais l'ennui, c'est que cela ne résiste pas au temps qui coule, comme l'encre d'ailleurs... Voyez-vous, la femme de chambre ou le jardinier ont du assister à je ne sais quoi, une fuite pas si discrète que cela au petit matin ou à des soupirs incontrôlés, trop sonores et donc suspects puisque Monsieur ne rendait plus visite à sa femme depuis, oh, des lustres...
Ces amants là, ont dû trop chuchoter d'abord, puis parler sans trop de retenue et cette liaison torride a fini par trouver son empoisonneur, vous savez les maîtres chanteurs, et les fauteurs du verbe ! Mais je ne saurais vous en dire plus...
J'ai assisté à tous leurs ébats, ils s'aimaient sans retenir leur fougue et libéraient ainsi tous leurs spasmes dévoués au plaisir, trop longtemps réprimés, refoulés, surtout pour elle. Lui était gentil et prévenant. Il escaladait alertement plusieurs fois par semaine le mur jusqu'à la fenêtre là sur votre gauche. Il venait parfois avec un bouquet de fleurs ou des sucreries diverses qui semblaient à chaque fois avoir des vertus aphrodisiaques tant Madame en appréciait en bouche la douceur délicate.
Il savait la charmer de son sourire, de ses yeux si pétillants, la faire rire aussi et n'avait pas son pareil pour lui faire louanges de ses grâces ; tant et si bien qu'elle s'offrait et offrait beaucoup à ce galant ! Vous voyez ce que je veux dire, n'est-ce pas ? Mais, je ne saurais vous en dire plus...
Un matin, ayant oublié de s'éveiller à une belle journée printanière qui s'annonçait, ils ont été surpris par le mari de Madame, visiblement au fait de la chose. Le flagrant délit ne pouvait guère s'opposer aux protestations. C'est que le mari de Madame n'était pas homme à s'en laisser compter, armé d'un pistolet à poudre, il a tué net au c½ur, la source de l'ennui en quelque sorte, le jeune imprudent. Oui, là, au pied du lit, lorsque supplié par Madame la Duchesse, il a tenté de s'enfuir par la fenêtre. Elle s'est jetée sur son corps meurtri en hurlant et a invoqué le Seigneur pour le ramener à la vie, mais, cela n'a pas pu être... Le mari a ordonné à la Dame de se vêtir et puis a tourné les talons. Je ne l'ai jamais revu dans cette pièce le Mari tronqué, il est sorti sûr de son bon droit.
A-t-il mieux vécu ensuite ? Je ne saurais vous en dire plus...
Aimait-il sa femme au point de commettre l'irréparable ? Je le pense mais je pense aussi qu'il a voulu, souhaité réconcilier son honneur avec la rumeur publique. L'opprobre est une chose qui tant qu'elle reste dans du velours ne gêne personne. Là, voyez-vous, l'opprobre sortait du caniveau et pour Monsieur devant ses avantages dû à son rang, cela en était trop. Le déshonneur exige réparation, cela doit être ainsi qu'il a dû raisonner. Pas de duel avec un séducteur ; non, un séducteur de salon, cela s'élimine s'il se fait pincer, c'est tout et c'est la règle.
Monsieur a dit juste après le coup de feu que justice était rendue... Mais quelle justice puisque Madame couchée sur son amant vivait cela injustement ? L'amour a ses raisons, oui et la passion a aussi ses raisons jusqu'à l'excès, cette difficile auberge pour ceux qui ne savent compter ni leur temps ni leur argent. Que croyez-vous qu'elle fit Madame après cet horrible évènement ? Oh, comme dans beaucoup d'histoires d'amour qui tournent mal, elle a certainement attenté à sa vie, ou pris des engagements de repentance avec le seigneur dans une quelconque abbaye de la région ; ou alors, elle s'est laissée faner par le temps qui passe. Tout ça mélangé peut être ?
Les mêmes histoires et les mêmes fins depuis des siècles, je ne saurais vous en dire plus...
J'ai tout vu ! En tant que fantôme honoraire de ce château, j'observe tout ce qui s'y passe, et il s'en passe de drôles, croyez-moi. Quand même, à quoi bon être de chair et d'os si d'amour pris, vous êtes expédiés illico de l'autre côté du miroir. Ce que j'en dis, moi, vous savez, cela n'a pas d'importance, personne ne m'écoute puisque personne ne me voit. En fin de compte, je ne saurais vous en dire plus... sauf que ces deux là doivent s'aimer encore quelque part. Où ?
Bah, imaginez les endroits pour ça, au paradis des amants furtifs sûrement... Encore une fois, je ne saurais vous en dire plus...
Bien le bonjour à vous, pour une fois, j'ai eu oreilles à ma disposition. Vous fûtes un bon auditoire. Dites moi, ne vous aurai-je pas déjà vu quelque part ? Je ne saurais vous en dire plus... mais je vais vous suivre jusque chez vous si vous le permettez ! Je suis si discret, comme la plume lorsqu'elle tombe silencieuse sur le plancher. J'aime à épier sans me mêler de quoi que ce soit, croyez-le ! Moi, depuis des siècles, combien de fois ai-je discrètement soufflé sur des bougies, que dis-je des braises restées allumées et trop proches de l'incendie ? Hum, des centaines de fois et pourtant, je ne porte malheur à personne...
Qui saurait vous en dire plus sur moi, hein ? Manifestement, on ignore ma mémoire, on me spolie dans l'oubli et pourtant, je saurais en dire plus si mes hôtes prenaient la peine de se mettre autour d'un guéridon. Je le mettrais en branle et alors, j'aurais moi aussi tout l'amour et la déférence à laquelle j'aspire. Ils n'y pensent pas. Pourquoi ? Je ne sais et je ne saurais vous en dire plus...
J'ai tout vu et j'ai encore à voir, mais, je ne saurais....